Salon Club Expert 2019 – La grand-messe Dugas – Partie 2

Après vous avoir abreuvé de jus de canne frais la semaine dernière, nous allons nous engluer dans la mélasse (à deux ou trois exceptions près), voire parfois l’ajout de sucre pur et simple.

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Salon Club Expert 2019 – Le regard de tueur de Cédric Brément !

Le salon était organisé de façon à avoir tous les purs jus ensemble, ce qui m’a bien facilité la tâche niveau organisation. En revanche, une fois sorti de cet îlot de non édulcoration, vous étiez livrés à vous-même dans un vaste océan plus ou moins sirupeux. Laissez-moi vous raconter cette traversée 🙂

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Salon Club Expert 2019 – Botran – J’avais franchement un meilleur souvenir de cette marque du Guatemala

Voiles vers le Guatemala, chez Botran. Attention, pas de sucre ajouté chez Botran, ils font leur rhum sans le trafiquer. Mais des fois, on se demande s’ils ne feraient pas mieux 😡 Bon évidemment je rigole (ah ?), c’est tout à leur honneur de ne pas rajouter de la poudre de perlimpinpin et on ne peut que saluer cette démarche. En revanche, que ce soit le 15 ou le 18 (solera dans les deux cas), ils manquent quand même cruellement de caractère, voire tout simplement de goût. C’est donc le calme plat, mais pas non plus d’écueil sucré en vue.

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Salon Club Expert 2019 – Pixan – Le meilleur est aussi le moins cher

Cap au nord, on suit la côte vers le Mexique ; pays pas tellement connu pour ses rhums mais bien plus pour ses eaux-de-vie d’agave. Les rhums Pixan nous viennent du pays de la tequila et du mezcal et proposaient cette année trois rhums. Le premier est un solera de 8 ans et moins, qui n’est que modérément sucré. A vrai dire, il n’est pas désagréable et offre même, grâce à son passage en fût de vin, quelques notes de poudre à canon. Simple et efficace, dans son style.
Le 8 ans est le seul de leur rhum que je connaissais jusqu’alors (dégusté lors du salon Dugas 2017 je crois) et il m’avait laissé une impression assez positive pour un rhum de ce coin-là du monde. L’impression est plus en demi-teinte cette fois-ci, avec plus de sucre que dans mon souvenir et juste moins d’intérêt. Il n’est pas à jeter pour autant et propose même sur sa finale quelques notes brûlées, surprenantes et bienvenues.
Leur “premium”, dans un flacon un peu plus travaillé, est un 15 ans qui bénéficie d’un finish en ex-fût de sherry. C’est le moins intéressant des trois, avec son lot de vanille, caramel et sucre. C’est trop rond et on perd l’intérêt relatif des deux premiers.

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Salon Club Expert 2019 – Kuna – Celui de droite est moins mauvais

C’est toujours plein d’allant que je décidais de continuer mon périple en Amérique Centrale – malgré les quelques récifs sucrés rencontrés un peu plus au nord – plus précisément au Panama avec les rhums Kuna – dont je n’avais jamais entendu parler. Leur premier rhum est un étonnant blend entre agricole de huit ans et un mélasse de cinq ans (50/50). Une fois l’association réalisée, le résultat est mis à vieillir trois mois en fût de vin de Bordeaux. Intéressant sur le papier ! Bon, en pratique c’est quand même moins ça : vanille et caramel dominent et ils sont accompagnés de… sucre. L’écœurement n’est pas loin mais une certaine fraicheur le sauve. La bouche est dans la même veine, et la finale est assez courte. Rien donc à se taper le cul par terre.
Mais Kuna présentait une autre bouteille, manifestement – vu la forme du flacon – de qualité supérieure (en tout cas dans la tête des créateurs de ce rhum). On m’explique qu’il s’agit du même rhum que le premier, si ce n’est qu’il a subi une ultime étape de vieillissement d’environ cinq mois en fût dans lequel auront séjourné des feuilles de tabac pour l’élaboration de cigares d’une marque connue. Ok. Et qu’est-ce que ça donne ? Un résultat surprenant et pas franchement heureux. Les arômes qui apparaissent sont grossiers et survitaminés : menthe, chocolat, noisette et tabac (assez discret par rapport aux autres arômes d’ailleurs). Et en bouche c’est la même chose avec du tabac qui prend de l’assurance. Nous ne sommes pas vraiment sur du rhum. En fait, je ne sais pas vraiment sur quoi nous sommes là…

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Salon Club Expert 2019 – Non, rien en fait.

Ma frêle embarcation en a pris un coup mais résiste aux bourrasques pour mettre cap au sud vers le Venezuela qui n’est pas bien loin de là. Mais avant de m’y rendre, détour par Cuba afin d’y découvrir une nouveauté chez Mathusalem. Je ne sais pas trop comment la présenter. Vous prenez du rhum vieux que vous faites blanchir afin d’en retirer la couleur – jusque-là rien de bien révolutionnaire, ni d’intéressant. Vous mettez le résultat dans un fût qui avait contenu du vin rouge ; et au bout de quelques temps, vous récupérez un liquide rosé ; liquide auquel vous décidez d’ajouter de votre 15 ans. Je ne sais pas pourquoi. Ni pourquoi des gens l’achèteraient.
Mais ce n’est pas tout puisqu’un génie du marketing s’est dit qu’il fallait jouer sur cette couleur. Voilà l’idée que cette personne a eue : mettre ce rhum dans une bouteille qui reprend les codes du vin rosé afin d’en accentuer les similitudes et sincèrement c’est trompeur. A la dégustation, rien de trompeur, nous sommes bien sur un rhum – sans grand intérêt et  très légèrement sucré (5g d’après la personne derrière le stand). Ce genre de rhum où ce sont les critères organoleptiques de l’alcool pur qui l’emportent. Faut arrêter de faire des trucs comme ça, on atteint les limites du marketing.
Pourquoi avoir fait ce crochet par les eaux traitresses de Cuba ?!

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Salon Club Expert 2019 – Le moins sucré de chez Diplo

A ce moment précis de ma traversée, je me demande même pourquoi ce désir d’aller au Venezuela… Une fois à bon port, c’est bel et bien le nouveau Diplomatico que j’ai dégusté. Le Seleccion de la Familia. Il faut bien se rendre à l’évidence, on est bien loin de mes goûts et ce malgré la quantité de sucre ajouté relativement “faible”, puisque nous sommes “seulement” aux alentours de 20g, autrement dit, deux fois moins que sur le Reserva Exclusiva. La loi européenne sur la quantité maximale de sucre n’est sans doute pas étrangère à la sortie de ce produit. Je dois reconnaitre que dans son style, j’ai pu goûter bien pire.

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Salon Club Expert 2019 – Fortin Heroica (crédit photo : Rhum Attitude)

Ce périple est de plus en plus loin d’être une croisière. Je laisse mon embarcation bien plus au sud et décide de m’enfoncer dans ce continent sud-américain afin de rejoindre le Paraguay. Fortin est LA marque de rhum de ce pays. Beaucoup de rhums à leur arc mais en France, seulement une référence. Mon hôte était très sympa et plutôt bavard. J’ai pu apprendre que Fortin élabore son rhum à base de miel de canne (qu’il faisait goûter sur son stand) et qu’il est distillé à 70%. Encore mieux : pas de sucre ajouté. Et encore encore mieux, ce rhum est certifié bio et éco-responsable depuis bien longtemps (c’est d’ailleurs auprès d’eux que Cédric Crément se fournit en rhum bio). Le goût n’est pas entièrement au rendez-vous ; nous sommes sur un profil doux et sans que ce soit une bombe, il se défend bien mieux que beaucoup d’autres rons.

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Salon Club Expert 2019 – Naga, les rhums d’Indonésie

Une petite traversée du Pacifique, ça vous tente ? Alors c’est parti ! L’arrivée après plusieurs semaines à l’eau et au pain sec m’amena en Indonésie. Pays réputé comme étant l’origine de la canne à sucre, quels rhums s’y cachent ? Vous vous êtes peut-être déjà frottés au Batavia Arrack, qui s’approche du rhum mais où du riz entre dans le processus d’élaboration. Les rhums dont je vais vous parler utilisent justement de la poudre de riz lors de la fermentation. Naga est une marque que je ne connaissais pas. Leur Java Reserve est un 7 ans, vieilli 4 ans en fût de bourbon et 3 ans dans un fût d’alcool local, le jati. Le nez est vanillé et un peu artificiel et l’on s’attend à ce que ce soit une bombe de sucre en bouche. Et bien non, c’est sucré oui (environ 20g) mais pas licoreux non plus. De plus, il a une vraie identité, peut-être venant de cette fermentation particulière.
Leur second rhum, le Triple Wood, est en fait le même que le précédent, avec 4 degrés de plus et un an de vieillissement supplémentaire dans un troisième type de fût : en merisier celui-là. Sucré il l’est, comme le précédent, mais les épices et le miel viennent rendre son profil un peu plus complexe.
Encore des rhums pas géniaux mais pas à vider dans l’évier non plus.

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Salon Club Expert 2019 – Don Papa et ses deux dernières bouteilles

Mon voyage devait ensuite m’amener sur les côtes japonaises mais une tempête s’est levée et mon navire percuta un iceberg de sucre au large des Philippines.
Don Papa. Don Papa produit vraisemblablement parmi les “rhums” les moins bons, les plus artificiels… les moins… rhum.
Cinq bouteilles sur le comptoir, dont deux que je ne connaissais pas, aussi pris-je mon courage à deux mains pour m’y frotter. Une étiquette violette (Sherry cask finish) et une étiquette orange (Sevillana cask finish) pour, au final deux alcools qui ont un goût de rhum ! Pas un rhum inoubliable, surtout en bouche, mais un rhum quand même. Du coup je me suis demandé si ma mémoire me jouait des tours ou si tous leurs produits étaient désormais dans la même veine. Ni l’un, ni l’autre ; après avoir demandé à goûter le 10 ans, j’ai retrouvé tout ce que je déteste. Je décide alors de parler un peu avec le gars derrière son stand, voici notre échange :
“Alors, c’est quoi ces deux nouvelles bouteilles ?
– Vous voyez, les 5 et 10 ans sont des rhums où un travail additionnel fait partie de l’élaboration. Contrairement à ces deux-là qui sont des bruts de fût.
– Brut de fût. A 40 degrés ?
– Oui, en fait autant les 5 et 10 sont des blends où il y a un gros travail, autant sur les derniers on ne touche à rien, ce sont des bruts de fût. C’est quand même un autre niveau.
– D’accord… Et le travail sur les deux, vous auriez un exemple ?
– Oui, par exemple, l’ouillage se fait avec de la mélasse.
– …”
Bon ben là je suis parti parce qu’à un moment, faut plus insister, ça fait du mal à tout le monde.

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Salon Club Expert 2019 – Les rhums Nine Leaves qui évoluent dans le bon sens

Vous vous en doutez, réparer les multiples avaries de mon bateau aura pris un sacré bout de temps, sans parler des séquelles psychologiques de l’équipage ! Mais j’ai enfin pu faire voile vers le pays du soleil levant et Nine Leaves.
Les trois références classiques et historiques étaient là pour être dégustées. Avant de nous lancer, je rappelle que la matière première est un jus de canne à sucre déshydraté, cannes qui proviennent du sud du pays.
Commençons pas le commencement, avec le blanc (50%). Il est assez fidèle à mon souvenir, sur un profil frais et fruité (cette fameuse poire). Il est cependant un peu plus complexe que dans mon souvenir et offre également un quelque chose de saké. On garde la fraicheur en bouche, alliée à une certaine sucrosité. Plus surprenant mais agréable, j’y ai trouvé un côté pur jus, sur la plante. Il est pas mal ce blanc, atypique et bien foutu.
Yoshiharu Takeuchi propose ensuite dans sa gamme deux rhums qui ont passé du temps en barrique. Il n’y a pas encore si longtemps, ce passage en fût n’était que de 6 mois mais le jus reste désormais 2 ans à attendre et à évoluer. Qu’il s’agisse du American Oak ou du French Oak, les fûts sont neufs.
Cet American Oak pour débuter : 2 ans donc et 50 degrés au compteur. Au nez, le bois est très présent, ce boisé américain bourbon-esque et donc gourmand et facile, avec en prime une pincée de poivre. On a naturellement moins le jus que dans la version vieillie 6 mois mais celui-ci est bien plus abouti. En bouche, l’alcool se fait sentir et le boisé un peu moins, tandis qu’une fraicheur poivrée relative vient apporter de l’équilibre.
Le French Oak est lui à 48% et nous sommes toujours sur du fût neuf. Il est plus sec et son boisé est plus fin, avec un peu de vanille et un peu d’orange. Il n’est pas exempt de gourmandise et se développe sur un profil plus rhum que le précédent. La bouche est légèrement sucrée et l’alcool est bien intégré alors que la finale est beurrée et légèrement épicée. J’ai eu une préférence pour ce dernier, plus rhum et avec une vraie identité.

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Salon Club Expert 2019 – La nouveauté des Rhums de Ced entourée de mes favoris : les Graals

C’est sur cette ultime escale orientale que ce tour du monde s’est achevé. Il était temps de revenir en Europe, plus précisément en France et même vers Nantes, avec un arrêt obligé chez les Rhums de Ced. Oui, là y’a du sucre mais au moins on est prévenus 🙂
Une nouveauté bienvenue pour cette fin d’année, un rhum ananas caramel beurre salé. Alors vous connaissez le loustique, il n’a pas simplement mis de l’ananas et du caramel dans du rhum. L’ananas est victoria, le caramel élaboré pour cette recette et le rhum AOC. C’est tout ? Ben non, le rhum a été vieilli ; une partie 18 mois en fût de Sauternes et l’autre 24 mois en fût de cognac, avant d’être assemblées. Bref, encore une folie dont Cédric a le secret, pour un résultat gourmand et plutôt pas mal pour les fêtes. C’est bien l’ananas qui est la star, le caramel étant au service du fruit. Moi j’ai ma bouteille à la maison, rapportée de Loire Atlantique lors de ma récente visite 🙂
Par gourmandise, j’ai également trempé une nouvelle fois les lèvres dans les deux Graal et alors que le Framboise Ananas me plait toujours autant, j’ai redécouvert le Citron Fruit de la Passion, qui cette fois-ci était loin de présenter une amertume dérangeante.

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Salon Club Expert 2019 -Madeira wines

Ce furent mes derniers rhums de ce Salon Club Expert, mais comme je vais être exhaustif, un petit mot sur deux autres dégustations s’impose : des vins de Madeire et des Xeres (rien à voir avec le méchant du film 300). Une découverte totale en ce qui me concerne, avec des produits qui m’ont enthousiasmé de par leur diversité. Du plus sec au plus liquoreux, un grand écart impressionnant pour ces vins mutés (un alcool à environ 96% est ajouté à la fermentation pour la stopper) dont je ne connaissais strictement rien. Définitivement quelque chose à refaire quand l’occasion de présentera. En plus, c’est également enrichissant de découvrir des alcools dont les fûts sont utilisés pour faire vieillir le rhum !

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Salon Club Expert 2019 – Les sherrys du très sec à droite, au très sucré à droite

Voilà, cette fois-ci c’est la fin. Cette nouvelle édition m’a vraiment conquis, et je ne suis même pas allé voir les whiskies, très nombreux. Un lieu superbe et spacieux, beaucoup de rhums mais surtout beaucoup de rhums purs jus de canne, et toujours l’occasion de rencontrer et de discuter avec les personnes qui font le rhum, ce qui est sans doute le plus enrichissant.

A l’année prochaine !

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Salon Club Expert 2019 – Le Palais Brongniart ça en jette quand même !

 

Retrouvez la première partie ici : Salon Club Expert 2019 – partie 1

4 thoughts on “Salon Club Expert 2019 – La grand-messe Dugas – Partie 2

  1. Encore un retour d’expérience très agréable à lire, merci Laurent pour le partage.
    J’y suis allé sur la journée du dimanche (je comprends à la lecture de tes posts pourquoi je ne t’ai pas croisé sur place) et j’ai été agréablement surpris par le nombre de spiritueux présent et la beauté du lieu.
    Il y avait plus de rhum français que ce à quoi je m’attendais et au final, j’ai presque exclusivement goûté des rhums français. Juste une petite entorse au rhum avec des bourbons.
    Je ne sais pas si c’était également le cas pour toi lundi, mais le dimanche dès l’entrée du salon une hôtesse distribuait des flyers pour tenter de gagner une bouteille de Diplomatico. Ma femme qui m’accompagnait ce jour là (alors qu’elle ne boit pas d’alcool, quelle dévotion!) m’a motivé à remplir nos formulaires et aller les déposer sur le stand de Diplomatico. Ce que j’ai fais, sans même prendre le temps de goûter leurs produits.
    Et voilà qu’une semaine plus tard, ma femme a la chance(?) de recevoir un colis de Dugas contenant une bouteille du nouveau Diplomatico (celui dont tu parles ici).
    Je n’ai pas encore osé ouvrir la bouteille pour le goûter, ma dernière expérience avec du Diplomatico doit bien avoir 6 voir même 7 ans, mais je suis déjà content d’apprendre grâce à toi qu’il est moins sucré que leur gamme classique.
    Est-ce que tu as fait le Whisky Live? Aura-t-on droit à un article également?
    J’aurai aimé y aller (présence de Neisson et Savanna que j’aime beaucoup) mais malheureusement je travaillais.

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    • Salut Adrien,
      En effet beaucoup de rhums agricoles/pur jus chez Dugas, c’était bien.
      Le Diplo pourra servir aux invités, ça plait toujours ces produits ^^
      J’ai passé deux jours au WL et ai pu goûter pas mal de choses, dont Neisson et Savanna 😉 Je compte bien écrire dessus mais il faut que j’en trouve le temps et ça c’est souvent le plus compliqué, surtout quand on fait de trop longs articles, ce qui est mon cas.

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