Saint James – Les Éphémères

Cela faisait un moment que je souhaitais écrire un article sur cette série des Éphémères par Saint James. Quatre bouteilles qui ont fait beaucoup parlé lors de leur sortie. Plusieurs raisons à cela. D’abord, ce sont des mieux millésimes bruts de fût sans ouillage (pratique qui consiste à remettre au niveau le rhum dans le fût avec un jus du même millésime pour compenser les pertes liées à la part des anges), réduction ou filtration à froid. Le tirage est limité (sans être trop réduit), avec un nombre d’exemplaires compris entre 2700 et 5000 selon les bouteilles. Le packaging est également très réussi, avec des contenants opaques noirs, qui cachent leur contenu et ne se différencient presque que par la couleur de la cire utilisée (et leur numéro, j’y reviens). Le prix, pour des rhums avec ces caractéristiques, était attractif : entre 115 € et 125 €. Et pour finir, cette petite coquetterie d’avoir numéroté les bouteilles 1, 7, 6 et 5, faisant référence aux années de récolte (n°1 pour le millésime 2001, etc…). Numéros qui mis bout à bout “1765” forment l’année de fondation de la distillerie Saint James. Pas mal, pas mal.

Les deux premiers opus (le 1 et le 7 – je vous en parlais déjà dans cet article) se sont arrachés comme des petits pains ; les amateurs de vieux rhums agricoles bruts de fûts étant aux anges et les spéculateurs y voyant un bon moyen de se faire un billet. Mais voilà, un tirage assez important et une conjoncture à la baisse pour la sortie des deux derniers ont ralenti les ventes et on peut, encore aujourd’hui, trouver ces bouteilles au prix de sortie, chez certains cavistes ou sur le second marché.
La release de ces quatre flacons s’est étalée sur deux ans, de 2022 à 2023 et chaque bouteille a marqué un événement : Bordeaux Rhum Festival 2022, Whisky Live 2022 et Rhum Fest Paris 2023 et Whisky Live 2023.

J’ai une bouteille ouverte de chaque, toutes dégoupillées depuis au moins deux ans, et donc toutes aérées. Il était temps que je les déguste comparativement. J’ai choisi de les goûter du plus jeune au plus vieux.

Les Éphémères lot n°7 – 54.3 %

Saint James - Les Éphémères - Lot n°7 (millésime 2007) - 54.3 %
Saint James – Les Éphémères – Lot n°7 (millésime 2007) – 54.3 %

Il s’ouvre sur d’imposants fruits secs, accompagnés de cacao, et d’un boisé épicé. La relative fraîcheur est apportée par l’orange, ainsi qu’une discrète pointe médicinale. L’impression générale est bien sûr marquée par le vieillissement mais il ne semble pas être boisé outre mesure, d’autant que les fruits gagent en intensité, orange d’une part mais aussi fruits exotiques d’une autre. L’alcool parait très bien dosé, pour ce nez qui est très abordable et complexe à la fois.
La puissance est bien là, à la limite de trop chauffer. Cette attaque un peu vive porte et décuple l’intensité aromatique. La sensation en bouche est saisissante, non dénuée d’acidité et un peu asséchante. Le boisé gagne nettement en présence – y compris par son côté tannique – tandis que l’orange, bien en place, se voit rejointe par d’autres fruits confits. Après un tel nez, je l’aurais espéré moins boisé au palais.
Très persistant, ce sont les arômes de bois épicé et de cacao amer qui dominent franchement, ne laissant à l’orange qu’une petite place, qu’elle partage avec la noix.

Le nez m’avait vraiment beaucoup plu, la suite est un peu moins flatteuse à mon goût. Il faut que je l’essaye en cocktail old fashioned, il doit être parfait.

Les Éphémères lot n°6 – 54.4 %

Saint James - Les Éphémères - Lot n°6 (millésime 2006) - 54.4 %
Saint James – Les Éphémères – Lot n°6 (millésime 2006) – 54.4 %

La parenté entre ce 2006 et le 2007 saute aux narines mais celui-ci n’est clairement pas un copié/collé du premier. Un peu moins expressif et un peu moins net dans sa structure aromatique, il parait un peu plus puissant. Le boisé – ici un peu végétal et terreux – prend plus de place, les épices, dont la vanille, se manifestent également, alors que les fruits sont plus discrets. Il est tout simplement moins engageant que le n°7, malgré une timide note pâtissière. Après un bon moment, il s’arrondit, entre autres du fait de la quasi-disparition de ce boisé terreux.
La vivacité de l’attaque est moins franche que sur le précédent, en revanche, la puissance monte au fil des secondes en bouche, lui donnant même un côté pimenté. On ne pourra pas le garder en bouche très longtemps. Les arômes se dévoilent assez équilibrés, entre boisé torréfié marqué et gourmandise ; ça fonctionne bien.
La finale démarre sur une impression très agréable, pâtissière, puis, progressivement, le bois végétal marque son territoire, l’amertume à ses côtés pour une fin d’expérience un peu plus austère.

Cet Éphémère 6 évolue d’une manière assez différente du 2007 et ce sera une question de préférence personnelle pour savoir lequel est le plus réussi.

Les Éphémères lot n°5 – 51.8 %

Saint James - Les Éphémères - Lot n°5 (millésime 2005) - 51.8 %
Saint James – Les Éphémères – Lot n°5 (millésime 2005) – 51.8 %

De prime abord, il se dévoile moins concentré que les deux premiers, en offrant un profil plus aérien et plus frais. C’est celui où l’élevage a moins marqué le jus, en tout cas pas de manière franche et directe par le boisé. Agrumes, bois précieux, quelques épices (vanille en tête), fruits et air pâtissier ; un peu simple (encore que) mais engageant que ce nez. Les minutes passant, la noix fait une entrée remarquée et réussie.
C’est celui qui bénéficie d’une intégration de l’alcool la plus réussie pour l’instant. Il assèche un peu la bouche, sans que ce soit gênant, et le fait de pouvoir le garder sous le palais quelques instants permet d’apprécier sa nature aimable et « facile ». Les arômes s’équilibrent entre torréfaction pas trop poussée, pâtisserie vanillée, boisé mesuré, épices et noix. Elle fonctionne bien cette bouche ; c’est celle qui me procure le plus de plaisir jusqu’à présent.
La finale garde la facette cacaotée – toujours sans excès – qui se marie aux épices, à la vanille et au bois, ce dernier prenant un peu plus de place sur cette ultime étape. L’équilibre est un peu chahuté mais maintenu.

Il faut aller chercher les défauts sur ce 2005 pour en trouver. Sur l’ensemble de la dégustation, c’est le plus à mon goût des trois premiers.

Les Éphémères lot n°1 – 55.2 %

Saint James - Les Éphémères - Lot n°1 (millésime 2001) - 55.2 %
Saint James – Les Éphémères – Lot n°1 (millésime 2001) – 55.2 %

Après la facilité et l’instantanéité du 2005, ce n°1 semble un peu coincé au fond du verre. Il ne faudra cependant pas attendre trop longtemps pour qu’il s’exprime, sur une trame plus boisée et plus concentrée que les trois précédents. Cette dernière prend des accents fortement torréfiés (café et cacao), d’épices (vanille, cardamome), de fruits confits (dont des zestes d’orange) et simplement de bois, légèrement piquant. L’alcool ressort un peu et accentue encore l’intensité aromatique. Derrière ces arômes prenants, on peu sentir une note de noix, assez ronde. Son statut d’aîné se ressent. Davantage de repos l’assagit quelque peu, ce qui lui va bien.
Il continue de se différencier de ses camarades, par une attaque très concentrée mariée à une puissance bien dosée. La bouche, chaude et pleine, est peut-être celle qui est, depuis le début du line-up, la moins boisée – sacrée surprise vu son âge. Fruits secs, fruits confits, épices et torréfaction cacaotée s’associent de belle manière et forment un très bel ensemble, fort plaisant, encore renforcé par une certaine suavité.
La finale suit la fin de bouche de façon très logique et tout aussi réussie, avant que, les minutes s’égrainant, elle fasse la part belle au bois, qui domine finalement sans partage cette fin de dégustation, qui dure, qui dure…

Moi qui m’attarde beaucoup sur le nez des spiritueux que je déguste, j’ai été convaincu par cette bouche envoûtante qui ne demande qu’à ce qu’on reprenne une gorgée.

Saint James - Les Éphémères - Tranche
Saint James – Les Éphémères – De côté

Ils ne se valent pas tous, certes, mais aucun n’est loupé (des petits défauts sur le 6 et le 7). J’ai personnellement une préférence pour le 2001 et le 2005 (pas impossible que j’ai doublé ces deux-là ^^). Quoi qu’il en soit, des rhums martiniquais bruts de fûts (sans ouillage) âgés de 15 à 19 ans à ces prix-là, je ne pense pas qu’on en reverra de sitôt. Bien joué Marc Sassier, bien joué La Martiniquaise et bien joué Premium Craft Spirits !

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